Les aveugles, la concierge et le progrès

Textes de Maurice Maeterlinck et de Catherine Zambon.

Les Aveugles, ou la métaphore d’une société d’aveugles qui vont dans le mur, dans l’espoir d’être sauvés par on ne sait quel “conducteur” réel ou fantasmé.

Spectacle crée en 2007 au Vivat d’Armentières.

Des retrouvailles.

En 1996, nous avions rêvé à un Œdipe comme guide d’une telle assemblée, Œdipe, qui à Colone et avec lucidité, nous laissait sur la route avec sa propre mort comme l’accomplissement d’une vie.

10 ans après. Nous avons eu envie de retrouver ces aveugles, toujours aussi perdus, toujours aussi aveugles, 10 ans après.

Avec : Jennifer Barrois, Martial Bourlart, Aurélie Bressy, Olivier Chantraine, Aude Denis, Philippe Peltier, Frédéric Tentelier, Martine Wawrzyniak. Mise en scène : Vincent Dhelin et Olivier Menu. Musique : Frédéric Tentelier. Lumière : Annie Leuridan. Costumes :Léa Drouault. Montage : Marie Vachette. Coproduction : Le Vivat d’Armentières et la Compagnie de l’Oiseau-Mouche

Les aveugles, la concierge et le progrès

Mais qu’est-ce qu’ils attendent donc, ces gens ?
Des gens sans vue, mais non sans point de vue,
non sans clairvoyance, non sans humour sur leur état.
Toujours sur le point d’être, ils occupent l’instant.
Des déroutés de la vie, de l’économie et de l’avenir,
plus que des clochards célestes, des laissés pour compte.
Là, dans cet endroit qui pourrait être une usine, une fabrique,
vidée de son activité, désaffectée de toute utilité.
Ces hommes, ces femmes, qui ne voient pas, ils semblent eux-mêmes désaffectés.
Réduits, cantonnés à leur plus simple humanité, leur plus intime fragilité,
des pantins animés, avec l’âme en bandoulière,
et les mots à fleur de peau,
avec leur doute comme unique refuge.

Ils attendent.

Quoi ?
L’avenir, qui ne semble pas leur sourire ?
Le progrès, qui les a abandonnés ?
Comme qui dirait, des orphelins du progrès,
qui n’ont pas encore complètement renoncé à avancer dans le présent.
Et dans un autre espace temps,
apparaît une autre rescapée de l’instant,
la concierge.
La dépositaire de l’histoire,
la colporteuse des petites histoires du progrès,
cette vieille utopie démodée,
celle pour qui les hommes se sont serrés les coudes,
pour qui ils ont versé de l’huile de…
Celle qui était la madone de leurs nuits et de leurs jours,
de leurs vies.

La concierge, sur cette autre planète temporelle, ne fait pas d’histoires.
Elle n’est pas dans l’attente, elle a surgi de l’après.
Et du passé désabusé, elle est devenue le chantre, la coryphée.
Elle n’a pas de devoir de mémoire, elle n’a plus l’énergie des espoirs.
Elle arrive comme ça du futur antérieur,
la passante du rêve éveillé,
à qui le passé a donné des ailes,
comme un cheveu sur le doute.
C’est la fée railleuse au rire cathartique.

Et nos aveugles, dans tout ça ?

Ils ne semblent pas au bout de leur peine,
ou à la fin de leur voyage au bout de leur nuit.
Il semble qu’ils nous disent, ” Il semble qu’il va faire clair…”

 

Premiers détails – carnet de bord – nov. / déc. 06

 Des retrouvailles avec le texte de Maeterlinck, que nous avions entrevu lors de notre mise en scène d’Œdipe à Colone en 1996… Des retrouvailles avec une langue magnifique et énigmatique qui nous intrigue depuis nos premiers désirs de théâtre. “Les Aveugles”, ou la métaphore d’une société d’aveugles qui vont dans le mur, dans l’espoir d’être sauvé par on ne sait quel “conducteur” réel ou fantasmé. En 1996, nous avions rêvé à un Œdipe comme guide d’une telle assemblée, Œdipe, qui à Colone et avec lucidité, nous laissait sur la route avec sa propre mort comme l’accomplissement d’une vie.

10 ans après, nous ressentons la nécessité de retrouver ces aveugles, toujours aussi perdus, toujours aussi aveugles, 10 ans après, le temps a passé, des murs sont tombés, le monde a changé, et nous aussi…
Aujourd’hui ce texte résonne autrement, et cette présence de l’absence, cette solitude, cette violence sourde, cette peur à fleur de peau mais aussi cette légèreté douce-amère, cette fraternité de ceux qui n’ont plus rien à perdre, à la frontière de l’humanité, sont un monde que nous avons envie d’explorer pour voir… ce qu’il y a de l’autre coté du miroir…

Choralité. L’intérêt que nous portons aux Aveugles vient naturellement de la choralité de l’œuvre, dont il faudra trouver la chair, la force et la forme. La poursuite de notre travail sur le corps y contribuera ; s’y ajoutera sans doute une collaboration musicale notamment la présence du chant qui amènera l’idée de la communauté, quand les paroles ramènent à l’individu.

« En friche ». Nous avons également le désir de nommer plus précisément cet univers dans lequel ces aveugles sont perdus mais qui leur est si familier. Imaginons qu’ils étaient peut-être des humains abandonnés dans une usine en friche, vidée de ses machines, employés privés de leur travail, continuant à vivre sans but et sans raison, et sans avenir.
Les « Aveugles » de Maeterlinck seraient alors comme les rescapés de cette histoire industrielle, aveugles d’un avenir incertain, perdus au milieu même de l’univers qui a fait leur vie. Ils incarnent les paroles quotidiennes de gens ordinaires, confrontés à un monde qui les dépasse et qui les a laissés au bord de la route. Aveugles de leur devenir, ils ont été abandonnés par « le progrès » qui depuis quarante ans promettait à chacun un avenir meilleur.
Nous avons décidé de mettre au cœur de notre projet cette idée en commandant à un auteur contemporain une parole sur le progrès qui laisse aujourd’hui ces aveugles sur le carreau.

 

Une commande d’écriture. Nous allons construire notre spectacle, à partir des « Aveugles » de Maeterlinck et d’une écriture d’aujourd’hui. Issue d’une commande auprès d’un écrivain contemporain, en résonnance avec la mémoire du monde industriel, elle colportera la mémoire de ceux qui y ont travaillé et qui y ont consacré leur vie, et elle incarnera ce « dieu progrès » auquel ils ont cru et qui devait transformer leur vie : à côté des Aveugles, perpendiculairement ou parallèlement, nous allons mettre en scène une concierge, sorte de coryphée des temps modernes, pythie décalée, haute en couleurs, mi-voyante, mi-vigie, et colporteuse de cette utopie.

 

Les Aveugles, la concierge et le progrès
Une confrontation de deux mondes, confrontation de deux écritures, ancienne et contemporaine qui survolent un siècle : ce vingtième siècle qui s’est construit sur la « sainte » croyance dans le progrès et qui laisse, au début du siècle suivant, un pan du monde à la croisée des chemins et en état d’hébétitude.

Nous avons confié cette commande d’écriture à Catherine Zambon rencontrée lors du projet des Inavouables et qui nous a semblé la plus à même de prendre en charge le récit de la concierge.

L’Hiver. Comme les « Aveugles » de Maeterlinck, nous sentons l’hiver venir et le débat va bon train sur la direction à prendre. Comme celle de ces hommes et femmes, notre humanité tente inlassablement de se constituer.
Avec les pleurs et les rires des uns et la folie des autres ; par des discours, des paroles, ou juste par quelques mots. Ou le silence. L’issue n’est peut-être pas loin… mais le mur non plus.

Une communauté. Nous allons constituer une équipe de comédiens et comédiennes choisis notamment pour leur singularité sur le plateau, leur histoire et leur rapport à l’instant présent du théâtre. Les spectateurs seront dans ce même espace, partageant l’intime de ces humains à la dérive, plongeant eux aussi dans l’abîme d’un espace du travail en voie de disparition. Ce spectacle vient prolonger notre travail sur l’écriture contemporaine et préciser son rapport à l’histoire du théâtre ; il vient aussi préciser notre recherche sur une immersion du spectateur dans l’espace de la représentation dans une confrontation physique, des sens et du sens. L’enjeu scénique du parcours avec les acteurs sera enfin de trouver la légèreté de cette « société » attirée malgré elle vers le sentiment tragique de la vie.

Etrangeté. Des ateliers réguliers, si ce n’est permanents, doivent pouvoir réunir une équipe (qui doit être nombreuse…) qui pourrait être transdisciplinaire (danse, musique) et comporter un ou deux comédiens de l’Oiseau mouche… gardant ainsi cette idée de l’étrangeté, de la différence et d’une présence de cet autre perdu en lui-même et au milieu de nous. L’extrême étrangeté de la langue et de la pièce, sa confrontation avec une parole contemporaine doivent nous permettre d’inventer un rapport particulier au public et à l’espace, dans la continuité de certains de nos travaux : le spectateur comme structure de l’espace, mais aussi la proximité et l’expérience sensorielle.

L’endroit d’où l’on parle. Ce projet nourrit à la fois notre association avec le Vivat – scène conventionnée d’Armentières, mais aussi notre implantation à la Coop, lieu atypique de travail théâtral, dans lequel seront réalisées les répétitions et la résidence d’auteur contemporain. Cette résidence et son objet nous permet également de poursuivre le travail avec une ville très durement touchée par une mutation industrielle qui a provoquée la fermeture des 35 entreprises de tissage qui en avaient fait la « cité de la toile ».
C’est aussi naturellement la suite de notre ruche « La grève » fin 2003 qui évoquait les premières grandes grèves du siècle à Armentières et la venue de Jaurès en visionnaire de l’enfer économique que nous vivons aujourd’hui.
Ce travail trouvera donc écho, notamment dans sa phase de préparation au sein d’un lycée scientifique centenaire, qui avait été conçu pour former les « acteurs » de cette histoire industrielle, mais aussi auprès des différents publics que nous accompagnons.

Vincent Dhelin

« Le tragique quotidien »

Extrait du « Trésor des humbles » de Maurice Maeterlinck
Il y a un tragique quotidien qui est bien plus réel, bien plus profond et bien plus conforme à notre être véritable que le tragique des grandes aventures. Il est facile de le sentir, mais il n’est pas aisé de le montrer, parce que ce tragique essentiel n’est pas simplement matériel ou psychologique. Il ne s’agit plus ici de la lutte déterminée d’un être contre un être, de la lutte d’un désir contre un autre désir ou de l’éternel combat de la passion et du devoir.

Il s’agirait plutôt de faire voir ce qu’il y a d’étonnant dans le fait seul de vivre. Il s’agirait plutôt de faire voir l’existence d’une âme en elle-même, au milieu d’une immensité qui n’est jamais inactive.

Il s’agirait plutôt de faire entendre par-dessus les dialogues ordinaires de la raison et des sentiments, le dialogue plus solennel et ininterrompu de l’être et de sa destinée.

Il s’agirait plutôt de nous faire suivre les pas hésitants et douloureux d’un être qui s’approche ou s’éloigne de sa vérité, de sa beauté ou de son Dieu.

Il s’agirait encore de nous montrer et de nous faire entendre mille choses analogues que les poètes tragiques nous ont fait entrevoir en passant. Mais voici le point essentiel : ce qu’ils nous ont fait entrevoir en passant ne pourrait-on tenter de le montrer avant le reste ?

Est-il donc hasardeux d’affirmer que le véritable tragique de la vie, le tragique normal, profond et général, ne commence qu’au moment où ce qu’on appelle les aventures, les douleurs et les dangers sont passés ?